20min.ch rédigeait récemment un article sur la prison de Champ-Dollon (Genève). Des détenus avaient émis le souhait d'avoir à leur disposition un local où ils pourraient partager un moment d'intimité avec leur conjoint. S'en suivit un débat sur la question de savoir si la prison devait être confondue avec un palais; si le détenu devait être traité en hôte de marque; s'il n'était pas, finalement, plus intéressant d'être détenu qu'honnête.
La majorité des commentaires considère que la prison doit revêtir un rôle punitif et qu'en conséquence, le détenu doit souffrir.

I. Quel rôle pour la prison?
A travers les ères, la prison a eu pour vocations de punir, de prémunir la société contre les individus dangereux, de neutraliser des adversaires politiques, d'éduquer, de décourager la commission d'infractions et de garantir la présence d'un individu à son procès (Wikipedia).

Les ambitions pour la prison ont évolué avec le temps. Peu à peu, l'idée que le prisonnier devait réparer le mal qu'il avait fait à la société a pointé dans les esprits. L'emprisonnement devait donc s'accompagner de travail, le délinquant payait en prison une dette, non pas à ses victimes mais à la société tout entière, que son comportement avait lésée. Après avoir fait son temps et payé sa dette le délinquant pouvait ressortir blanchi pour prendre un nouveau départ. Là encore l'application de cet idéal n'a pas été considérée comme une réussite.

Une quatrième vision de la prison comme lieu de rééducation est enfin apparue. La prison avait alors l'ambition de changer les délinquants pour les adapter à la vie normale en société. L'idée forte était celle du redressement, donner une forme adéquate à des délinquants qui auraient " poussé de travers ".

La prison d'aujourd'hui est un héritage de ces idéaux qui ne s'excluent pas, la prison se justifie plus ou moins en fonction des lieux et des périodes en fonction de ces quatre idéaux de l'enfermement. (Wikipedia)
Cela étant dit, la réalité semble aller un peu plus loin. Un constat s'est imposé à moi lors de mes visites de détenus: la plupart n'a rien à y faire. Ils ne représentent absolument aucune menace pour la société et il n'est pas nécessaire, ni même utile, voire contre-productif, de les enfermer.

II. Le prisonnier



Ce constat trouve appui dans le profil-type du détenu: de sexe masculin, âgé de 20 à 40 ans, démuni ou socialement défavorisé, sans diplôme ou formation. Il ressort de ce profil que la nationalité (étranger ou national) n'entre pas en ligne de compte; seule la réalité rappelle que l'étranger se retrouvera plus souvent dans ce profil que le national, qui, lui, bénéficiera la plupart du temps d'une aide étatique.

Tous les prisonniers que j'ai visités, à l'exception d'une détenue, incarcérée à tort avec son ami, correspondaient à ce profil. Aucun n'était dangereux pour la société. Ce qui leur importait, c'était qu'ils puissent gagner de l'argent pour l'envoyer à leur famille.
Sans papiers, l'emploi licite rémunéré honnêtement leur était inaccessible; seul demeurait l'emploi au noir. où ils sont exploités, parfois payés une dizaine d'euros pour des heures de travail dur. La vente de drogue permet des revenus non seulement vitaux pour les familles mais aussi faciles d'accès. Cela permet d'ailleurs aux individus mieux lotis de consommer leurs substances stupéfiantes (illégales d'ailleurs).

Pour ces détenus-là, un emploi rémunéré suffit à les sortir de la délinquance. Celle-ci représente en effet pour eux le seul moyen à disposition pour survivre ou assurer la survie de leur famille. Le risque d'un emprisonnement vaut la peine d'être couru, dans ces circonstances. Leur comportement ne peut donc être corrigé; ils répugnent à voler et cesseront dès qu'ils pourront mener une vie normale. Ils sont loin d'avoir choisi la délinquance par goût de la facilité, d'avoir choisi l'appât facile du gain plutôt que le travail honnête. Ils sont dans la délinquance faute d'autre possibilité de survivre (le profil-type est sans éducation et défavorisé).

III. Histoires de prisonniers
Aziz (nom d'emprunt), sans-papiers, est arrêté pour vol et confie dans le parloir avoir dérobé 500 euros dans un sac-à-main, posé sur le siège avant d'une BMW, et 270.- dans un porte-monnaie posé sur le bord d'une table (le propriétaire distrait et la conductrice retrouvèrent sac-à-main et porte-monnaie par terre, un peu plus loin). Il explique avoir utilisé cet argent pour payer l'ami qui l'hébergeait, s'acheter de quoi manger et envoyer le reste à sa famille. La police n'a rien trouvé sur lui, ou dans l'appartement lors de la perquisition.

Dans la plainte des victimes figure la liste des objets volés: un ipod, un iphone, des lunettes de soleil Gucci, et 1'440.- (dont 210 euros) et des boutons de manchette Dior. On peut présumer que les propriétaires de ces objets (probablement imaginaires) furent indemnisés par les assurances.

Lors de l'audience suivant l'arrestation, la juge d'instruction demande si Aziz est l'auteur d'un vol commis à 14:27 deux jours plus tôt, près de l'hôtel Beau-Rivage. Il lui répond:
- "Non Madame la Juge, pas à 14:27".
Sourires amusés dans la salle, moi y compris.
- "Ah? 14.30 ça aurait été mieux?", demande la juge.
- "Non, j'ai honte de devoir voler Madame la Juge, je vole rien en plein jour les gens me voient..."
Malaise.

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Jerry (nom d'emprunt) est cuisinier au Nigeria. Il fut arrêté en possession de cocaïne, quelques jours après son arrivée en Suisse (notez que la police fait bien son travail, malgré les récits de la presse).
Au parloir, cet homme était inconsolable, invoquait la honte qu'il ressentirait devant ses enfants, qu'il n'était plus digne de rien. De la comédie? Possible, mais très peu probable.

L'enquête révéla qu'il s'était procuré la drogue après avoir été contacté par des "amis d'amis" auxquels il avait demandé de l'aide pour trouver du travail. Jusqu'à cet appel, il avait survécu en nettoyant les rues de Genève: il ramassait les appareils électro-ménager (lesquels sont loin d'être légers) et les revendait pour assurer sa subsistance vitale. Trop épuisé pour continuer, il avait cédé à la facilité. La drogue lui permettait de sauver sa famille, mais les fours usagés, non. Il fut condamné à 1 an et 3 mois avec sursis et quitta immédiatement la Suisse. A pied.



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Icar (nom d'emprunt) avait froid, en janvier 2010. Il brisa la vitre d'une maison et s'y installa pour dormir. Il découvrit de l'argent liquide et l'emporta. La police l'arrêta le lendemain (j'admire le travail de la police).

Dans la plainte, on pouvait constater le vol d'une machine Nespresso, de montre, de bijoux, d'appareil photo, de téléphone et de radio. Ces objets ne furent jamais découverts par la police. En revanche, les 330.- dérobés qu'Icar avait annoncés furent retrouvés.

Au cours de l'enquête, on apprit qu'Icar avait travaillé au noir, à la plonge et au ménage d'un café en France. Il était payé 8 euros par jour de travail, chaque jour comportant 13 heures pour lui, et était insulté copieusement par son employeur au quotidien. Il était ensuite venu à Genève, où les petits travaux se refusaient à lui, faute de papiers et de formation. Il n'osa pas travailler au noir.

Traumatisé par la prison, il ne dit pas un mot durant son procès et contempla ses chaussures, tandis que les minutes s'écoulaient. Lassé de ce silence, le Tribunal prononça une peine ferme de 6 mois d'emprisonnement. La victime refusa au téléphone de décrire avec précision les objets qui lui auraient été volés.

IV. Qu'en faire après la prison?
Le système actuel ne permet pas de gérer les détenus de façon certaine à leur sortie de prison. On ne peut les renvoyer si on ne sait pas d'où ils viennent, on ne peut les garder en prison, on ne peut leur accorder un statut licite. Dès lors, le message est: "vous êtes encouragé à quitter la Suisse".

Le détenu se retrouve sur le trottoir, souvent seul et sans argent.

Parfois, il a passé plusieurs mois en prison, aux côtés de gens comme lui, ceux qui ne lui donneront jamais d'emploi, ceux qui parlent son langage, ceux qui ont besoin de lui pour créer la sécurité du groupe.

Le système pénal permet au juge de condamner le coupable à autre chose que de la prison, notamment les travaux d'intérêt général ou l'amende. Cette dernière demeure souvent impayée, justement parce que les détenus sont démunis. Quant aux travaux d'intérêt général, ils repoussent le problème à une date ultérieure. Ils ont cependant l'avantage de maintenir un niveau de sociabilisation du détenu.

Au-delà de ça, choisir une solution revient à identifier celle qui fait le moindre mal. En fin de compte, il est peut-être plus utile d'aider leurs pays d'origine à faire face aux problèmes qui les rongent et provoquent l'émigration. Qui dans la population rêverait d'une vie d'insécurité, où nourriture, logement et gîte ne sont jamais acquis?

V. Les délinquants dangereux
S'il est vrai que la prison paraît inutile pour la plupart des délinquants de Genève, elle est censée corriger d'autres personnes qui présentent un risque concret pour la société.

Certains créent des dommages sérieux pour la société. Le banquier qui détourne l'argent des clients de la banque, le violeur, le meurtrier, l'escroc dont le métier est d'exploiter la vulnérabilité des aînés, etc. Ils représentent une infime fraction de la population carcérale. Néanmoins, le mal qu'ils causent est bien plus profond.

Quel rôle pour la prison, vis-à-vis de ces délinquants? C'est une autre problématique et un débat émotif. La question ne sera pas abordée ici.

VI. Le mot de la fin
Il est faux de dire qu'une prison, même bien aménagée, est un endroit de bien-être. Il est également faux de dire, de nos jours, que la prison sert à punir. De plus, il a été démontré que l'intégration sociale des détenus entraîne de meilleurs résultats lorsqu'ils sont libérés.

En prison, votre liberté de décision est considérablement réduite, votre intimité aussi. Vous êtes surveillés, entourés de barreaux, de caméras. Vous pouvez être le centre d'une rixe, dans un milieu surpeuplé, et devrez alors résider dans le même bâtiment que vos agresseurs. Les visites de vos proches sont limitées. Elles sont humiliantes et douloureuses, mais d'un intense réconfort. Vous pouvez parfois être amené-ée, menottes
aux poignets, devant un juge qui ne croit ce que vous dites que lorsqu'il a déjà constaté que c'est vrai. La société vous assimile directement à un violeur, un meurtrier, une personne méprisable qui mérite l'enfer, même si vous n'avez offensé personne. Non, la prison n'est pas une expérience heureuse, même si elle peut paraître plus douce qu'une agonie dans la rue, alourdie par le besoin de survivre et le traumatisme de la question omniprésente de savoir ce qu'il advient des proches restés au pays.

En tout cas, je ne vois pas de raison d'empêcher un détenu d'avoir de l'intimité avec une personne qui lui est chère - ce droit pourrait d'ailleurs être retiré en cas de mauvais comportement (ce qui se fait aux Etats-Unis) - Il s'agirait certainement d'une piste à considérer. De plus, si la famille est protégée par la convention européenne des droits de l'homme, il doit y avoir là une base suffisante pour la protéger lors d'une privation de liberté. J'aime croire en un monde qui préserve l'amour d'un couple et plus encore lorsqu'il s'agit d'une famille!!